Manifeste pour la surnommée Machine A Fric

 

NB : en cours de perpétuelle construction

Ce que nous sommes en train de faire ensemble, nous, quelques habitants du coin, déborde des premiers objectifs techniques autour desquels nous délirions au départ. Faire une banque, une organisation prolétaire internationale, une caisse de solidarité à grande échelle, une coopérative intégrale, etc. Mais rapidement nous nous sommes dit qu’il fallait commencer à penser la substance de ces objets fantasmés et les remettre à l’échelle de ce que l’on vivait ici. Qu’il fallait fabriquer et expliciter nos propres références politiques en même temps que nous nous organisions. Qu’il fallait écrire.

Le texte qui suit est un agencement de prises de paroles et d’écrits issus de nos rencontres. Les bouts des uns et des autres s’y retrouvent comme dans nos discussions. Avec ce qui persiste de doutes et de controverses jamais complètement tranchées.

I/ REPRENDRE LA MAIN, ICI

Le fric est peut-être secondaire dans ce que l’on fait ensemble ici. Nous avons surtout besoin et envie de subvertir et altérer notre environnement proche, là où habituellement nous sommes mis à l’écart des décisions politiques qui le concernent.

Nous souhaitons reprendre le territoire qui a été capté par des logiques gestionnaires et capitalistes. A défaut d’être autorisés à participer à l’administration publique ou privée du milieu où l’on vit, nous allons inventer, sur un autre plan, nos propres organisations territoriales. Nous allons tisser un autre espace commun, au même endroit, avec nos propres moyens et nos propres liens. Nous n’accompagnerons pas le libéralisme dans la destruction du peu d’égalité qu’il reste dans certaines politiques publiques, nous partirons plutôt de ce qui nous rapproche, de ce que l’on sait faire et construire, de ce qui émerge mais qui chancelle faute de moyen ou de collectif.

Mettre l’argent loin de nous et le distancier est une manière de mieux vivre. Nous aimerions nous défaire de cette charge (avoir de l’argent revient souvent à participer à des activités indéfendables et plutôt nuisibles à la vie, mais ne pas en avoir nous fragilise, surtout quand on est seul). Nous souhaitons trouver une tranquillité par la collectivisation des moyens, de l’argent, du matériel, et de tout ce qui nous semblera juste de mettre en commun, autrement dit de communaliser. Nous comptons également exercer d’autres activités que les seules fonctions imposées par la société. Il nous faut donc créer de l’espace pour dérouler nos parcours de vies comme bon nous semble, pour ne pas porter seuls contre vents et marées la responsabilité et le ressac d’une lutte qui devrait être commune. C’est pourquoi nous voulons nous assurer collectivement. Une assurance nécessaire pour outrepasser ce devoir individuel de « s’en sortir » et pour faire écran à la pression sociale et économique. Nous constituons ici un plan commun solide qui redonne de la liberté de mouvement à chacun, aux désirs, à tout ce qui est sur le point d’advenir.

Le foncier, les moyens de production, le crédit, les subventions sont détenus injustement et inégalitairement par une classe qui, par ailleurs, dit le droit, les normes et les valeurs auxquelles nous devrions obéir. Nous devons sortir de ce cadre là nos possibilités d’agir. Nous souhaitons échapper à cette régulation, ouvrir des possibilités excitantes là où le soi-disant réalisme nous barre la route et laisse passer ses pairs.

Notre quotidien au travail et au-delà est régi par une intermédiation marchande qui s’est insinuée dans tous nos rapports. L’économie n’est pas une science ou un système, c’est une idéologie hégémonique, la norme. Cette quantification de tout ce qui nous entoure, du moindre de nos mouvements, de notre production, de nos discussions, est insupportable. D’autant plus que l’inquantifiable (c’est à dire la vie) est considéré comme immoral, anormal, au mieux marginal. L’adversité est grande et nous souhaitons construire des formes qui s’y opposent, qui échappent aux rapports marchands, en élaborant du lien, autrement.

Plutôt que de mettre notre énergie au profit d’exploitants qui épuisent l’humain et la terre, il serait judicieux de la mettre en commun pour vivre. Nous sommes plusieurs à être passés par les difficultés à trouver du boulot. Quand on bossait on était exploités, mal payés, sans aucune perspective d’acquérir des moyens (logement, véhicule…) qui permettent de réussir dans le système actuel. Et de toute façon, cette forme de réussite était peu enviable et oppressante. Passer des décennies de travail pour acquérir des biens futiles en exerçant des activités qui ne profitent qu’à d’autres et qui permettront de faire aboutir leurs objectifs, leurs idéologies, est une folie. Nous devons reprendre le contrôle. S’il nous reste une responsabilité, c’est celle d’inventer les modes de fonctionnement qui enfin nous conviennent. Nous voulons vivre sans pression des résultats, faire avec légèreté.

Entre nous déjà nous pouvons expérimenter des rapports différents, sans concurrence ni tension économique, ne plus avoir peur, ne plus être le sujet de nos angoisses sociales. On reproduit régulièrement à notre échelle l’accumulation que l’on critique par ailleurs. Ce sera excitant de voir nos comportements évoluer et d’éprouver une autre logique que celle de l’accumulation, de la possession, de l’exploitation… Et voir ce que cela peut faire germer dans nos mentalités, dans nos liens. S’éprouver les uns les autres sans pour autant faire de démonstration.

Il s’agit de faire ensemble et de se laisser évoluer, de triturer nos cerveaux, puis de resserrer les rangs. C’est l’occasion de ne plus s’entre-déchirer et d’unir des personnes qui a priori n’ont pas toujours de raison de s’associer. Trop souvent nous nous limitons aux motifs affectifs nous rassemblant, au lieu d’envisager une union politique là où nous vivons. Cette libre administration locale produira, à coup sûr, quelque chose de chaotique, générant de l’imprévu, et ce sera tant mieux. S’administrer librement est une manière d’habiter, d’être présent, ici, non seulement sur un territoire, mais au beau milieu des questions d’argent, de propriété, de matériel et de travail. Nous souhaitons d’ailleurs abolir ces tristes éléments, et dans le pire des cas, les remettre à leur place de moyens, plutôt que de fin.

Notre organisation sera une entité intermédiaire, pour ne pas se sentir redevable des gens à qui l’on emprunte ou qui paient nos activités. Nous voulons gommer le pouvoir de celui qui prête, emploie, et subventionne.

Nous sommes joueurs. Et nous voulons prendre le temps.

II/ FAIRE EMERGER, CONSOLIDER ET CONNECTER DES LUTTES

Nos contrées sont des viviers d’aspirations et d’énergies qui ne se réalisent pas, faute de moyens, d’organisation collective ou d’audace. Nombre d’idées et d’envies, parmi ou autour de nous, sont avortées du seul fait de ne pas entrer dans les logiques de l’idéologie dominante. Penser et vivre en dehors des règles économiques n’est pas évident. Nos énergies ont tendance à plier face à un phénomène total qui nous submerge, ici, autour de nous et à l’intérieur. Pour qu’enfin adviennent ces aspirations, qu’elles percent l’éternelle croûte des impossibilités dressées de toutes parts devant elles, nous nous organisons.

Ce que nous avons à composer ensemble n’est peut-être pas si sorcier. Beaucoup d’entreprises et d’individus ont des réserves d’argent dont ils ne se servent pas (temporairement ou durablement) pendant que d’autres en manquent pour lancer ou faire vivre leurs initiatives. Il nous faut penser leur rencontre, humaine d’abord, puis la rencontre de leurs moyens, visions et aspirations. Notre rôle sera celui d’un intermédiaire qui aide à ce que les choses sortent de terre.

Parce que le service public actuel ne permet pas de faire émerger et vivre les organisations subversives nécessaires à l’expression de différents points de vues, de modes de vies et d’actions, d’envies plus localisées et en rupture avec les logiques économiques, nous allons élaborer un plan politique et organisationnel, solidaire et autogestionnaire, pour gommer la cartographie administrative dominante. Nous souhaitons nous auto-administrer les moyens de l’émergence et, si possible, en même temps, nous délester de ce qui nous plombe. L’argent et le travail font partie de ces contraintes que nous aimerions éclater.

Tel qu’il est imposé et tel qu’il est vécu, le travail ne fait plus sens dans un bon nombre de milieux professionnels. La gouvernance par les chiffres, le management, l’absence de vision politique (ou l’hégémonie de la gestion) et la production de choses absurdes représentent une bonne partie des formes de l’insensé et de l’épuisement de nos énergies. Voilà, entre autres, d’où vient notre faible engouement à travailler. La perte de sens et l’épuisement ne sont pas l’unique attribut des entreprises capitalistes ou des administrations. On les retrouve de manière plus dissimulée dans nos organisations dites alternatives. La règle économique pressurise sans réelle distinction toute forme d’organisation collective. Pour beaucoup de travailleurs, en finir avec leur travail est impossible. A nous de faciliter la sortie de l’emploi de ceux qui en rêvent et d’aider les tentatives de bouleversement des organisations de ceux qui y tiennent. A nous d’épauler les organisations collectives qui souhaitent échapper à la pression économique, en leur assurant un fonds commun, permettant de la décontraction et du soulagement matériel. Toutes les autres questions (l’organisation, le pouvoir, la délibération…) resteront à discuter. Mais disons qu’elles se pensent sûrement mieux sans pression économique.

Créer de la décontraction, du mouvement, par le commun, donc.

La société permet difficilement d’être ouvertement révolutionnaire sans se mettre en danger vis à vis de l’emploi, des loyers, du crédit… Ce qui développe chez nous, surtout quand l’on est seul, une crainte et un imaginaire de la chute. S’ajoutent à la peur du déclassement les contorsions périlleuses qui nous affaiblissent. Utiliser et composer avec les outils du cœur du système dans le but de l’anéantir, y participer pour mieux s’en échapper, en profiter afin de redistribuer ses fruits vers ses marges sont autant de gesticulations quotidiennes qui génèrent fatigues et capitulations. Nous ne supportons plus les concessions politiques, physiques et affectives (reconversions, déménagements, renoncements à certaines formes de vie, désertion des engagements militants au profit de boulots alimentaires pour financer du crédit ou des loyers…) imposées par l’économie. Nous souhaitons au contraire créer un plan d’existences et d’activités sur le territoire qui ne serait pas en proie aux pressions de l’emploi, du prêt bancaire et de la propriété privée.

Notre logique sera la même vis-à-vis d’un ensemble d’actions liées à des luttes sociales (grève, mutinerie, syndicalisme, blocages…) qui sont freinées par l’absence de filet de sécurité (argent, statut, liens sociaux, habitat…) pour les travailleurs révoltés et à bout. Transformer, révolutionner, s’insurger, de manière déterminée et coriace, demande d’avoir de solides bases communes.

A nous de constituer cette base sociale inattaquable qui permettra l’assurance et donc la liberté à chacun de s’impliquer dans une lutte plus vive et tenace. Comme une manière de se donner les moyens de notre obstination.

Quelque chose est à portée de nous, tout de suite. De manière plus puissante peut-être que les idéologies et programmes politiques qui nous habitent et qui restent inoffensifs, puisque désincarnés ou impossibles à incarner. Une expérience commune est à notre portée. En ce moment même et en plein de lieux, des gens réfléchissent à des solutions pour sortir du travail imposé par le capitalisme, produire autrement, collectiviser des fonds, financer conjointement des expériences. Ces réflexions ne sont pas encore suffisamment fédérées et se déroulent dans des milieux qui ne communiquent pas toujours entre eux. Nous souhaitons rendre la connexion possible, pour ceux qui le désirent et en ont besoin.

III/ LA OU NOUS VIVONS

« Territoire » est un mot qui ne nous plaît guère. Nous préférons parler de « là où nous vivons », « de notre païs », là où nous agissons, consommons, travaillons, aimons. Des collines, des bourgs, des vallées et des rivières où s’accrochent nos souvenirs, les anecdotes de nos vies. Des forêts, des ponts, des places, des chemins, les fantômes de nos morts. De là où se sont enfoncées et s’enfoncent encore nos racines. Des paysages qui nous construisent, nous irriguent et que nous voyons se modifier au gré des lubies des gouvernants, des aménageurs de territoires. Nous sommes ses habitants.

La notion institutionnelle de « territoire », impulsée par les services de la Délégation Interministérielle à l’Aménagement du Territoire et de l’Attractivité Régionale notamment, ne nous satisfait pas. Notre « territoire » outrepasse la géographie administrative et compte davantage sur les liens intentionnels tissés par des humains sur un espace ou des espaces vécus.

Notre territoire est également imaginaire parfois, immatériel souvent. Celui de nos espoirs, de nos visions propres ou communes. Celui de nos lectures, de nos rencontres. Il peut s’étendre au delà de l’horizon visible. En cela il est difficile à définir, à circonscrire.

Aussi nous choisissons de définir le territoire de notre action en fonction de la géographie physique des personnes prenant part à la Machine à Fric (MAF) dans une limite géographique pas trop lointaine. Par exemple la MAF pourra contribuer à l’effort de l’ami de Raoul habitant à Auriac dans la mesure ou le dit ami est dans la géographie relationnelle de Raoul et que Auriac n’est pas si loin de là où nous, membres de la MAF, habitons.

Il est entendu que cette géographie est mouvante et liée aux parties prenantes. Il est aussi admis que des contributions plus lointaines puissent être pensées lorsqu’il s’agit de se solidariser avec des places ou mouvements stratégiques : Bure, Notre Dame Des Landes, etc. Quoi qu’il advienne, il nous faudra débattre et choisir.

IV/ NOUS AUJOURD’HUI

Nous sommes quelques dizaines d’habitants de la moyenne Corrèze qui nous côtoyons de manière plus ou moins proche et depuis plus ou moins longtemps au travers d’espaces ou de moments de lutte, d’engagement, de mutualisation, de production et de création. Nous sommes des gens probablement réunis pour des raisons affinitaires, idéologiques et intéressées. Nous sommes tous impliqués et concernés par l’endroit où nous vivons et par les gens avec qui on le partage et semblons tous avoir l’intuition que l’organisation communale est une piste à explorer. Nous sommes tous convaincus que le capitalisme et l’individualisme à la sauce sociale-démocrate nous détruisent. Nous voulons reprendre la main, à l’échelle de l’endroit où l’on vit.

Nous sommes déterminés à vivre et expérimenter l’autrement et à ne plus attendre d’être sauvés par « nous ne savons qui ». Au-delà des espaces que nous occupons déjà, dans la pratique, nous choisissons de créer la MAF.

V/ LES MOYENS DE NOTRE ORGANISATION

Nous souhaitons mettre en place des moyens, formes et outils pour répondre à nos besoins actuels et à venir. Des moyens qui évolueront à l’ouvrage.

L’idée est que l’argent ne soit plus immobilisé, qu’il circule pour celles et ceux qui en ont besoin. Nous créons un fonds commun au service d’initiatives et de personnes qui vivent, créent ou produisent à l’intérieur des bords que nous définissons dans notre assemblée. Ces bords bougeront à l’épreuve des situations réelles. Nous partons du principe qu’il faut éviter l’ingérence, la surveillance et la punition. Les transferts d’argent reposeront d’abord sur une confiance envers ceux qui le reçoivent. Nous savons par avance que le jeu des personnalités, des postures, de nos rapports à l’argent, au travail, à la sécurité généreront des problématiques à ajuster au cas par cas. A nous de faire ce travail de régulation micro-politique, de l’expliciter, de ne pas lisser les aspérités et d’accepter la multitude de situations qui en résultent.

L’idée est également de tenter d’alléger l’administration qui souvent freine, contraint, repousse ou bloque les initiatives, de ne pas tomber dans les travers de la technostructure en place aujourd’hui. La simplicité de nos rapports nous aidera à ne pas perdre de vue l’important (que des initiatives émergent hors du cadre capitaliste et institutionnel actuel). Nous refuserons de déléguer tout ce bordel à des experts de la gestion qui affadissent et quantifient nos gestes.

Notre organisation se dotera des moyens suivants :

Subventions :

Il est peu probable que les collectivités territoriales répondent positivement à nos éventuelles demandes de soutien. Financer une entité qui s’arroge le droit de redistribuer l’argent public où bon lui semble paraît saugrenu. Mais il n’est pas impossible que quelques services valident notre initiative et donnent un coup de pousse au démarrage. Pas sur l’activité « caisse commune » directement mais comme une sorte d’aide à l’émergence de cette dynamique de solidarité. Nous choisissons donc de rencontrer quelques collectivités et services déconcentrés de l’État, pour voir. Nous déciderons après avoir vu et, quoi qu’il advienne, ne comptons pas sur les subventions publiques pour envisager la suite et avancer.

Captage de dons :

Bien que nous en connaissions la limite majeure (dépendre de flux d’argent extérieurs non liés à notre production propre) nous choisissons de tenter la mobilisation d’argent privé de personne physique ou morale. Ainsi des habitants ou des voisins sensibles à notre perception et notre ambition pourront donner de l’argent à la caisse commune. Celle-ci se chargera de redistribuer les sommes perçues dans le cadre de ses principes et visions.

Pour gérer ces flux d’argent nous choisissons de nous outiller d’un fonds de dotation intégré à une association. Le fonds de dotation permettra de gérer exclusivement les dons en argent et, pour les donateurs, de défiscaliser une partie de l’argent cédé. L’association sera constituée de notre assemblée et elle permettra de gérer le fonds de dotation, ainsi que tous les flux qui ne passent pas par lui.

Au contraire de bon nombre de fonds de dotation qui prospectent pour financer des initiatives précises, nous choisissons de demander de l’argent pour la globalité de notre mobilisation. Certains abonderont par le biais du don. Mais nous tachons de rendre possible d’autres modalités.

Flux de trésorerie :

A cet endroit la caisse commune ne sera peut-être qu’un entremetteur, ou en tout cas celle qui aura enclenché un mouvement plus large que pratiqué alors entre structures copines. L’organisation de flux de trésorerie consiste en la mise en réseau de personnes morales qui s’accordent sur le fait de faire circuler leurs trésoreries au gré des fluctuations de celles-ci. Ces flux ne sont pas des prêts classiques au sens où ils n’engagent pas ou peu de prise de risque : une demande d’avance de trésorerie se fait uniquement au regard d’une somme que le demandeur est certain de percevoir dans un avenir relativement proche. Ainsi une structure Z, en attente du règlement d’une prestation prévu dans deux mois se trouve en peine pour payer des salaires. Une structure Q ayant un excédant de trésorerie à ce moment-là et pour une durée suffisante, transfert de l’argent sur le compte de Z le temps que celui-ci touche la somme attendue et restitue son argent à Q. Bien que les prêts, les salaires, les flux soient plutôt éloignés de notre idéal de vie, cette modalité participe, à ce jour, à nous sécuriser.

Par ailleurs cet effort demandé aux structures est le plus facile à accepter dans le long chemin de la déconstruction de notre lien à l’argent. S’il est réussi, il augure d’autres possibles, d’autres avancées et d’autres positionnements.

Ce réseau de partage de trésorerie n’a en théorie pas besoin de notre caisse pour exister. Mais il faut l’amorcer, lui donner une dimension plus large que les petites stratégies entre potes. L’entremise temporaire de notre caisse commune pourrait avoir une fonction pédagogique. Elle doit permettre la dispute pour dépasser les stratégies individuelles de contrôle, de pouvoir et de réalisation de soi dans nos organisations locales.

Prêts :

La caisse commune sera en mesure d’assurer des prêts à 0% à des individus ou des entités pour qu’ils parviennent à desserrer l’étau qui les immobilise. Ces prêts ne seront pas conditionnés par la solvabilité des personnes ou la rentabilité de leurs projections. Ils seront uniquement conditionnés par notre vision partagée de l’acceptable. Ce dernier, partiellement décrit ici, s’affinera au fil de l’expérience.

La MAF ne prêtera pas uniquement pour des projets géniaux et innovants mais aussi dans le cadre de la toute bête solidarité du quotidien (démissionner, manger, étaler une dépense, réparer une voiture, etc.).

La MAF doit prendre en compte que certains ne seront pas en capacité de rendre l’argent prêté ou ne pourront pas le rendre selon les conditions pré-établies. Elle doit s’organiser en conséquences et être en mesure de transformer un prêt en don ou de supporter des retours financiers plus chaotiques que prévu.

Collectivisations de matériel, de services, et de productions :

Et si nos voitures étaient officiellement propriétés de la MAF ? Au moment de l’achat de notre véhicule, nous versons l’argent nécessaire à la MAF qui achète notre voiture. Si nous sommes nombreux à faire cette démarche, la MAF devient un interlocuteur qui peut négocier avec les assureurs, les mécanos… Là aussi, il faudra certainement avancer sur nos perceptions du commun et reconsidérer nos aspirations à devenir propriétaire et à bénéficier par conséquent d’un droit d’usage exclusif. Ce sens du commun peut être étendu à nos mutuelles, nos logements, nos matériaux de construction, etc. Il nous reviendra d’imaginer le commun par-delà sa lourdeur administrative supposée, penser le groupe autrement qu’en terme d’inertie et réfuter la soi-disant efficacité de la démarche individualiste.

La MAF fera du lien au sein d’une constellation d’unités de production. Ainsi chaque individu ou groupe déjà organisé pour produire, ou souhaitant le faire, peut cotiser au fonds collectif et donc alimenter un plan commun plus vaste. La cotisation nous permettrait de nous autonomiser au maximum vis à vis des entrées extérieures (dons et subventions), des aléas de l’économie et du marché. Cotiser à nos propres caisses provoquerait la circularité de nos ressources et nous donnerait la main sur des formes mutuelles collectivistes dont nous avons été dépossédés par ailleurs. Mais il nous reste à voir les modalités de cette cotisation, si elle est systématique ou non, de quel montant elle serait, sur quelle base elle se calcule. Pour l’instant, nous ne pensons pas conditionner mécaniquement notre participation à une initiative, à l’obligation pour l’initiateur de cotiser en retour au fonds. Car cela reviendrait à instaurer un impôt ou des intérêts sur un prêt. Mais comme nous visons l’autonomisation et la circularité, nous devons trouver une forme mutuelle juste, qu’il reste à penser, certainement en dehors des logiques habituelles du don / contre-don. A nous d’inventer, et de nous inspirer de la dimension sociale de la cotisation.

La discussion sur cette forme de cotisation sera déterminante, car elle induit de penser « un système de contributions mutuelles ». Or penser les systèmes avec ce qu’ils ont parfois de désincarné et d’immatériel, relève d’une problématique épineuse pour une partie d’entre nous.

Caisses mutuelles, de grèves ou de solidarités, espaces d’échanges de matériels ou de services, lieux d’autoformations, de réflexions et d’échanges, la forme de ces moyens épousera les besoins, les idées et les envies de celles et ceux qui les construiront et les utiliseront. Ces moyens devront rester « à taille humaine » et garder de la simplicité dans leurs fonctionnements pour permettre à chacune et chacun de s’en servir, s’en saisir et les améliorer.

Enfin ces moyens devront, au fur et à mesure de leurs créations et évolutions, nous permettre de tendre vers les horizons fixés collectivement.

Autres exemples de mutualisations, issues de nos discussions (extraits de compte-rendus de réunions) :

  • Choses produites par la MAF elle-même : « on doit louer des véhicules avec notre asso, si la Maf a un parc de véhicules qu’elle peut louer de temps en temps, on sera content de participer à son économie par ce biais-là plutôt que de faire appel à une entreprise de location. La MAF pourrait être propriétaire de n’importe quoi…Et le mettre à disposition pour s’auto-financer raisonnablement»
  • « Il peut aussi y avoir des plans thunes collectifs, on se met à 10 à faire du jus de pomme, les gens sont d’accord pour ne pas être payés, toute la thune va à notre organisation. »
  • « Des chantiers collectifs qui ne seraient pas payés aux individus, (faire les foins par exemple) et la personne qui bénéficie du service paye la MAF. »
  • Productions déjà incluses dans une économie existante, qui peuvent être partagées avec la MAF : « les gens peuvent être payés par le biais de la structure, ça éviterait d’investir ou de faire des fiches de paie via notre organisation. Pivoine ou le Battement d’Aile par exemple pourraient mettre leur outil de travail à disposition et le surplus de leur production serait versé à la coopérative. »
  • Mutualisation de biens : « Des structures ont des moyens, du matos, donc il y a des ressources déjà existantes: on peut mutualiser entre structures et la MAF aiderait la mise en relation. »

Localement il existe quelques systèmes de mutualisations à l’échelle de petits groupes affinitaires, de voisins ou de professionnels. Ils prennent la forme de caisse de solidarité, de parc automobile, de production de pain, de jardins collectifs, de poulaillers, de micro-scierie, de laverie, de groupe de parole, de groupement d’achat, de gestion forestière collective, etc. La MAF n’a pas vocation à absorber tout ça ou à venir parasiter ces dynamiques. Elle s’en inspire. Elle entend étendre et relier des dynamiques, en faire émerger d’autres (peut être plus complexes) à une échelle géographique plus vaste.

Statuts de notre organisation :

Nous utiliserons le statut associatif pour mettre en œuvre quasiment tout notre plan : flux de trésoreries, prêts, production, mutualisations, formations et économies d’échelles. C’est dans le cadre de cette association que nous prendrons les décisions selon un postulat autogestionnaire. Notre association sera pourvue d’un fonds de dotation pour percevoir et redistribuer les dons. Nous n’évacuons pas la possibilité que des actions se déroulent en dehors de ce cadre normatif (exemple plus bas). Cet agglomérat constitue notre base de travail mais des évolutions sont inévitables si l’initiative décolle. Nous ne souhaitons pas figer notre organisation mais l’adapter au gré des situations, des entrées et sorties (des gens ou des organisations sœurs) et des problématiques nouvelles. Nous espérons une évolution organique et spontanée et l’émergence d’initiatives collectives et individuelles permettant de ne pas centraliser trop, ou trop longtemps. Par exemple : une outil-thèque indépendante et autonome qui ne soit pas propriété de la MAF, une ferme vivrière à échelle communale ou encore un système de mise à profit des parcs matériels qui dorment chez les uns et les autres (voitures, fourgons, systèmes son…)

VI/ SORTIR DE LA VASE

« Sortir de la vase » sonne comme l’anticipation des écueils qu’immanquablement nous rencontrerons. L’expression de nos doutes et de nos craintes par avance.

A quoi bon se questionner sur nos empêchements futurs, sur les obstacles qui dans notre organisation et nos modalités ne manqueront pas de nous entraver ?

Patauger

Nous choisissons d’aborder cet aspect, non pour analyse mais pour signal, pour mémoire de nos lucidités passées. Nous choisissons d’évoquer ce que nous ne voulons pas reproduire, ou, en tout cas, ne voulons pas réitérer sans avoir prise dessus. Nous souhaitons une manière de fonctionner ensemble qui permette de faire cohabiter différentes visions / postures.

Nos constats et désirs communs, notre caisse et notre production socialisées, ne doivent pas occulter la multiplicité des histoires, des visions et des aspirations qui nous composeront. Nous partons plutôt de cette faune incontrôlable et éparpillée pour penser des formes de vies, des équilibres et une richesse. Plusieurs secteurs d’activités, profils individuels et collectifs vont interagir dans la mécanique de ce fonds commun. Elle devra donc être modulée et il nous reviendra d’anticiper cette plasticité, afin que la fondation reste solide.

Nous sommes issus de la même manufacture que ceux dont nous cherchons à nous détourner. Nous tombons bien souvent dans les mêmes panneaux, les mêmes ego-trips, les mêmes confusions qui souvent font de nos initiatives des pièges énergétiques qui dans 5, 4, 3, 2, 1 s’auto-dissolvent. « Vous qui entrez ici, merci de laisser vos névroses à l’extérieur ».

Nous souhaitons avancer franco, dans le dialogue objectivé, comme une communauté libérée et solide dans la rupture. Nous souhaitons dompter, souriants, les prises de pouvoir des comptables, des assidus, des fondateurs, des charismatiques et des viriles, les soumissions et demandes d’approbations des douteux, des illégitimes et des petits nouveaux. Nous souhaitons que notre assemblée fabrique ses modalités au gré des expériences vécues, les remette au débat loin des stratégies individuelles et des raisons affectives non dites.

Nous ne créons pas cette organisation pour exister, pour alimenter nos intérêts propres, pour décharger nos angoisses et nos obsessions. Nous entrons en résistance et éprouverons immanquablement notre capacité de cohésion.

Nous sommes conscients qu’en agissant sans les pouvoirs publics et les collectivités sur leurs champs d’intervention historiques, nous risquons de générer de l’agacement en retour. Préparons-nous à faire face.

Nous serons vigilants à ne pas être perçus et utilisés comme une piste de financement supplémentaire, qui plus est à la sauce « alternative », « verte » et « solidaire » ou, pire, comme un substitut des pouvoirs publics incapables de financer des initiatives révolutionnaires.

Émerger, s’extraire

Nous n’avons pas de solutions aux difficultés décrites plus haut. Nous les prendrons de front, au fur et à mesure qu’elles se présenteront.

Comme nous ne partons pas de nulle-part, il nous paraît juste de nommer notre fonctionnement jusqu’alors, car il constitue l’une de nos rares expériences communes, un tout petit peu éprouvé.

D’abord, nous nous organisons souvent en groupes de travail autonomes. Ces groupes se lancent volontairement dans leur chantier et ils deviennent les plus légitimes pour les mener à bien et en parler aux autres. Les chantiers sont définis collectivement par les gens présents sur le moment et ces présents ont un rôle d’accompagnement et de questionnement du groupe au travail. Mais pas celui d’un commanditaire, d’une direction ou d’un contrôleur. Travailler en groupe est une manière d’empêcher de faire reposer la pression de la production sur une seule personne. C’est aussi une façon de rendre nos rapports et nos activités plus organiques et moins soumis à la lourdeur de l’assemblée et de ses délibérations. Cette façon de faire s’est imposée d’elle-même, comme en réaction à toutes nos autres organisations qui nous submergent de contraintes mutuelles plus ou moins explicites. Nous verrons si ça tient au temps. Nous verrons si sous le couvert d’une organisation vivante et organique, nous ne reproduisons pas de vieux réflexes de division des tâches, de spécialisation des fonctions et d’anéantissement de nos énergies oniriques en se laissant imposer doucement des procédures que l’on dira démocratiques.

Nous sommes mobilisés par le désir d’expérimenter, sans d’emblée se fixer trop de règles, en partant de ce que nous sommes et de notre agencement complexe. Et s’il est vrai que les règles nous repoussent et que nous comptons bien échapper à toute forme de régulation procédurale, il va bien falloir fabriquer le lieu de la mise en discussion de nos perceptions, nos croyances et nos envies. Car nous n’allons certainement pas abandonner nos constructions sociales d’un coup, par enchantement. Les groupes ne deviennent pas organiques et vivants par magie et leurs membres ne sont certainement pas détachés du bain social qui les a vus naître. Donc en parallèle des groupes autonomes, nous devrons ouvrir un espace d’auto-formation permanent dans lequel les interactions peuvent se tisser, pour faire émerger des références communes et faire cohabiter des cultures, des histoires et des visions différentes.

S’il va de soi que nous aurons bien des décisions à prendre, nous n’avons à ce jour fixé aucune de leurs modalités. Nous savons déjà que nous sommes peu enclins à la délégation de pouvoir, au vote, à la représentation et à l’élection de dirigeants. Nous veillons simplement à ce que toutes les personnes participantes soient légitimes à se positionner sur ce que nous faisons ensemble, quitte à laisser apparaître des conflits et des blocages. Des décisions seront certainement prises par les personnes présentes lors des réunions, en l’absence d’autres. Il y a très probablement un risque de dictature des plus déterminés ou des plus disponibles. Mais nous essayons de partir d’une confiance de base accordée aux personnes présentes lorsque les décisions sont adoptées et nous insistons sur la circulation des informations à chaque réunion.

Si des règles apparaissent avec le temps, nous espérons que nous nous laisserons la liberté de les moduler, voir de les transgresser selon les situations.

Expérimenter n’est pas uniquement vivre une expérience de l’intérieur, c’est aussi la nommer, l’écrire et la travailler telle une matière extérieure à nous. Nous avons envie d’expérimenter au sens plein, c’est à dire de vivre l’expérience dans ce qu’elle a d’urgent, d’indispensable et d’excitant, mais aussi de la penser communément au fur et à mesure qu’elle émerge. Nous souhaitons articuler l’irréductible présent qui nous voit nous insurger sans plus attendre, avec le temps réflexif long et nécessaire pour tisser notre trame commune. Nous devons trouver plusieurs tempos. L’un pour la fulgurance de notre action et de nos mouvements, l’autre pour expliciter les rapports de force qui nous traversent et ces cultures dominantes profondément intériorisées qui parlent pour nous et malgré nous.

Nous détestons l’institution en tant qu’organisation régulatrice de nos rapports sociaux et du moindre de nos mouvements, mais nous voyons bien là que nous sommes sur le point d’en fabriquer une énième. Dès que deux personnes s’associent, aussi révolutionnaires qu’elles se disent, elles n’accouchent que d’institutions. Si à un moment le manque de poésie et de liberté se fait sentir, à nous de les insuffler dans les chimères institutionnelles que nous enfanterons. Notre manière de nous libérer des formes instituées sera de ne jamais cesser d’expliciter et de traduire les faits sociaux qui nous habitent et que nous reproduisons trop souvent à notre insu. Ne jamais arrêter de nommer à la fois le champ de forces sociales qui nous déterminent, et les tentatives continues d’arrachement que nous lui opposons. Nous sommes conscients de ne pas inventer une forme d’union révolutionnaire qui fabrique un lien complètement nouveau entre les humains. Mais c’est que nous ne sommes pas extra-terrestres, nous partons d’ici, de tout ce qui nous a construits et que nous combattons tant bien que mal.

Nous sommes les produits de ce monde, et pour une fois, nous aimerions le trafiquer, jouer avec lui, se jouer de lui. Être joueurs plutôt que jouets.

Comme nous utiliserons les moyens du bord, il y aura certainement encore de l’économie, du marché, de l’argent, et pire, du travail. Nous allons devoir les manipuler, nous salir les mains avec, puisqu’il faut bien les prendre par un bout pour les détruire. Mais nous sommes déjà bien assurés de leur mener la vie dure en visant leur éradication à chacun de nos pas. Nous sommes prêts à mener ce combat.

 

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